C’est quoi, un Internet sans censure ?

Actualités - Analyse - Posté on 08 mar 2012 at 3:45 par Marc Olanie

« Les hacktivistes numériques construisent un réseau impossible à censurer », écrit Sean dans un court billet du Blog F-Secure. Le printemps Arabe, écrit-il, nous a montré à quel point les gouvernements autocratiques (ndlr : bien souvent d’ailleurs avec le secours coupable d’entreprises Françaises), sont parvenus à couper pratiquement tous les moyens de communication numériques de leur pays, dans le but de confiner, puis étouffer la moindre tentative de révolte. Les cours de bourse, les révolutions et les coups d’Etats reposent sur l’utilisation intelligente des outils de communication… voir de ses défaillances. La fortune de la famille Rothschild au lendemain de la défaite de Waterloo, le brouillard qui a pu « rooter » les lignes de transmission du télégraphe Chappe lors du débarquement de Napoléon à Aix, l’organisation des réseaux de résistance durant la dernière guerre mondiale grâce à ses armées de « pianistes »… l’Histoire regorge d’histoires prouvant que communiquer, c’est combattre, empêcher de communiquer, c’est combattre aussi, les dictateurs et les Anonymous en savent quelque chose.

Depuis quelques mois donc se sont multipliés les projets de réseaux alternatifs, censés contourner les mécanismes de blocage et de censure. Des réseaux maillés (mesh), parfois associés à des serveurs de stockage tampon, des bridges en liaison sans fil, tout çà se mélange, s’acoquine de chiffrement et de réseau Tor, de projets superbement geekesques et d’autre parfois franchement douteux. Sean mentionne notamment la FreedomBox Foundation, le réseau expérimental FunkFeuer Autrichien, qui n’est pas sans rappeler les réalisations du Wireless-FR, le Mesh Networks Research Group… Il aurait également pu ajouter le projet Commotion Network (mais qui donc accorderait une once de confiance à un projet parrainé par l’ancien patron de Google et les militaires US ?), le ténébreux Darknet ou le très planant projet Constellation.

Tous ces projets ont quelques points communs : une couche de chiffrement (ce n’est pourtant pas une fonction nécessaire au transport), une couche de transport (soit câble lorsqu’elle est disponible, soit radio lorsque le câble est « coupé ») et une couche de routage qui non seulement peut modifier ses règles en fonction du médium utilisé, mais également qui échappe totalement aux mécanismes de contrôle gouvernementaux… en théorie.

Pourtant, quasiment tous ces projets négligent un détail d’importance, à savoir sa répartition géographique. Que l’on utilise une bidouille WiFi ou un émetteur laser démoniaque, un routage hyper-agile doublé d’un chiffrement à clefs aussi longues qu’un lot de promesses électorales, tout ça ne sert à rien si le réseau demeure confiné aux frontières de l’Etat cherchant à museler ses citoyens. Un bon réseau Mesh n’a de qualité que le nombre plus ou moins important de liens lui permettant de communiquer à l’extérieur. Autrement dit de systèmes de transmission situés dans l’immédiate proximité des frontières du pays… ainsi que de l’autre côté desdites frontières. Nous parlons là de frontières numériques, qui ne coïncident pas toujours avec les limites géographiques d’un pays.
Seul le projet Constellation aborde ce problème en imaginant le lancement d’essaims de satellites orbitant autour de la planète et rendant impossible la moindre censure d’Etat et en éludant les questions diplomatiques des perméabilités numériques transfrontières. Reste que les satellites sont des engins dont la mise en œuvre relève d’un budget d’Etat, donc d’une censure d’Etat. Il est inimaginable d’imaginer, par exemple, la France expédier une dizaine de satellites « ouverts à tous » sans qu’une Hadopi quelconque ou qu’une Loppsi n’en vienne régenter l’usage. Le dictateur, c’est toujours l’Autre, chez nous, c’est de la préservation d’intérêts économiques industriels et des mesures visant à assurer la Sûreté de l’Etat. Ajoutons que le club des lanceurs de satellites est assez fermé : USA, Russie, France, Chine, Inde, Japon… et seuls les trois premiers de la liste lancent régulièrement des satellites scientifiques expérimentaux gratuitement, satellites dont l’accès est, lui aussi, fortement réglementé.

Reste donc les voies de communication dites « terrestres », principalement des réseaux radio. Lesquels, pour avoir quelques chances de longévité, doivent faire preuve d’un certain degré de furtivité et de discrétion. La furtivité, ou évasion, c’est la capacité à changer de fréquence, de type de modulation, de position. La discrétion, c’est la possibilité d’échapper de manière durable aux systèmes de détection (radiogoniométrie par exemple), soit grâce à l’utilisation de réseaux d’émetteurs à agilité de fréquence, soit par la mise en place d’un réseau « commutant » un essaim d’émetteurs géographiquement dispersés, voir mobiles, soit par l’usage de couches de transport utilisant un spectre large, des VHF au proche infra-rouge par exemple … sans oublier les réseaux câblés artisanaux ou utilisant de vieilles infrastructures soit oubliées, soit dénuées de véritable réseau de surveillance (X25… à tout hasard). En d’autres termes, la discrétion, c’est utiliser des protocoles et des médias auxquels la partie adverse ne s’attend pas ou ne peut atteindre. Toute tentative visant à préparer, à théoriser, à schématiser et à modéliser un tel réseau fournira à ses ennemis des éléments techniques, leur permettant de mieux les combattre.

Tout çà sous-entend donc une architecture à la fois élaborée, souple et spontanée, trois critères assez incompatibles. Complexe pour faire preuve à d’importants besoins en bande passante, en furtivité et en agilité nécessaire à sa survie, souple et spontanée car ne pouvant pas comporter d’éléments prévisibles, ne devant pas nécessiter des mois de déploiement et devant s’avérer capable de s’adapter immédiatement aux circonstances et au terrain (optiques ou radio, les transmissions sont toujours dépendantes du relief, par exemple, ou aux disponibilités en énergie, ou aux moyens financiers, ou aux contraintes de volume et de poids…).

Glissons également sur les lois physiques impossibles à « courber » et qui n’apparaissent pas dans les réalisations de laboratoire. Les temps de latence monstrueux constatés sur des réseaux comptant des dizaines de digipeaters chaînés, les accidents ou les effets de plafonnement de débit liés au RTT (round trip time) des datagrammes, la difficulté d’établir des tables de routage stables quelles que soient les conditions de propagation radio ou optiques… sans parler des abus de certains usagers. Tor a bien failli plus d’une fois mourir du mésusage qu’en faisaient certains amoureux du téléchargement massif.

Deux rêves, un réveil

Ce soudain intérêt de la gente internaute pour les réseaux de résistance ou de liberté de parole est la marque d’un réveil brutal et l’arrêt d’un double rêve. Le rêve d’un Internet libre, ouvert, tolérant, non-marchand, humaniste… en d’autres termes tel qu’il était défini par ses fondateurs universitaires à l’aube des années 80. Le rêve également d’un contournement permettant le retour à cet Eden de la communication grâce à des astuces techniques. C’est d’ailleurs probablement là le point le plus surprenant. Car les principaux activistes qui militent en faveur de ces « Internet parallèles » sont bien souvent les mêmes qui vitupèrent contre les Lopsi, Loppsi, Hadopi, LCEN, Sopa, Pipa, Acta et autres dispositions jugées liberticides. Et que reprochent-ils à ces textes ? Précisément de tenter d’apporter une réponse technique à un problème politique. Or, ces « réseaux de résistance » sont également une tentative de réponse technique à des problèmes politiques.

Le réveil a cependant du bon. Il nous enseigne que l’on ne peut « prévoir » ou « préconcevoir » une architecture réseau de résistance, que celle-ci doit être inventée sur le lieu même où elle est nécessaire, au moment où elle est nécessaire, et en fonction des menaces ou des obstacles qu’elle doit affronter (ainsi Twitter et autres réseaux sociaux durant les évènements d’Egypte). Ce réveil nous montre également que lorsque la montée des mécanismes de contrôle de l’information et des contenus s’opère progressivement, en douceur pourrait-on dire, il est bien plus difficile à la fois d’en appréhender l’étendue et d’en envisager une parade technique. Internet est un enjeu politique, qui peut se combattre avec des armes politiques, ses opposants l’ont compris depuis longtemps. Ceux qui souhaitent le défendre sont-ils également prêts à l’admettre et à utiliser la politique comme une arme de défense ?

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