Destin et desseins d’Amesys, ou la morale des affaires par le dessin

Actualités - Documentation - Posté on 12 Nov 2015 at 2:10 par cnis-mag
crédit : Pierre Pouliquin

crédit : Pierre Pouliquin

Beau mariage que celui de JM Manach et de Nicoby, de l’auteur du « Pays de Candy », enquêteur infatigable du scandale Amesys, et de l’illustrateur de « La Révolution Pilote ».

Le premier écrit de manière précise, hache son texte de phrases courtes, de faits, de dates, de lieux, le second colle une ambiance, avec un trait tout aussi simple et haché, des esquisses dichromes caractéristiques de cette BD contemporaine qui est (enfin) parvenue à s’émanciper de la « ligne claire », celle de Polite (mâtin, quel journal). Nicoby dessine « cru », JM Manach raconte « cash ».

Car il fallait bien une bande dessinée pour parler sans sombrer dans le pathos de cette saga Amesys qui, de personnages troubles en dictatures ensanglantées, de rétro-commissions en conflits d’intérêts, fait ressortir sinon des complicités de la part de certains élus Français, du moins des aveuglements coupables, des candeurs difficilement compréhensibles. D’ailleurs, le mot d’ordre n’est-il pas de parler « d’outils-de-télécommunications-dont-l’usage-a-été-détourné-mais-qui-ne-sont-pas-des-systèmes-d’arme » ?

Amesys, c’est cette ancienne filiale du groupe Bull, spécialisée dans le développement de systèmes d’écoutes massives, capables d’intercepter emails, échanges sur les réseaux sociaux, conversations téléphoniques, bref, tous dialogues de nature numérique. Amesys, c’est l’entreprise qui a vu, dans les régimes autocratiques arabes en général, et en la Lybie de Kadhafi en particulier, des débouchés commerciaux inespérés. Peut-on, un seul instant, croire le discours du Directeur commercial de la filiale qui compare Eagle (le système de surveillance massive en question) à un stylo-plume ? Un « je ne suis pas responsable » qui prendra plus tard une résonance macabre devant les témoignages des survivants opposants au régime Libyen torturés sur la seule preuve de leurs échanges de courriels. Courriels interceptés par … ? L’encre rouge de Nicoby envahi la case, éclabousse les phylactères, donne au témoignage de Manach une dimension morbide que le texte de « Au pays de Candy » ne parvenait pas à transcrire.
Amesys est également une entité dont la Direction de la Communication est confiée à un membre de la famille du Ministre de la Défense d’alors, lequel Ministre reprend, devant la Chambre, les mêmes arguments que le Directeur Commercial de l’entreprise. Les « éléments de langage » sont strictement conservés pour que jamais ne soit remis en cause les intérêts de la filiale de Bull ou la politique de rapprochement d’alors. D’ailleurs, comment évoquer la fourniture d’armes technologiques à une dictature alors que Kadhafi est reçu par Nicolas Sarkozy à l’Elysée ? Zoom de Nicoby sur les manchettes de journaux de l’époque, gros plan sur Alain Juppé qui nie une évidence technique. Amesys, ce sont enfin ces trois « Pied Nickelés » de l’équipe chargée de la direction opérationnelle d’Eagle qui désignent par des noms de bonbons les pays potentiellement « clients ». Nicoby abandonne pour quelques planches son trait sec et sa dichromie, retrouve le style ébouriffé de René Pellos pour camper Ribouldingue, Filochard et Croquignol en train de semer, par pure indifférence des multitudes de traces sur les réseaux sociaux. Lorsque leur quasi complicité avec le régime jamahiriyen est sur le point d’éclater dans la presse, les trois compères s’ingénient à faire disparaître Amesys. Le Sauve-qui-peut réussit, Bull est dégagé de toute implication, le business continue avec Nexa Technologies, et aucun Commissaire Croquenot ou Lenoir n’est là pour menacer la liberté des trois compères. Fin de l’histoire. L’album s’achève en mentionnant l’affaire Snowden, qui dénonce une NSA amoureuse de gadgets aussi intrusifs que ceux d’Amesys, en utilisant les mêmes ficelles en guise de justification : Terroristes, cyber-pédophiles, ennemis intérieurs, l’ère des grandes oreilles n’en est qu’à la préadolescence.

Grandes oreilles et bras cassés

Scénario de Jean Marc Manach, dessins de Nicoby

Editeur : Futuropolis, 110 pages

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