Droit à l’oubli, anonymat : le bâton de poulailler d’Internet

Actualités - Analyse - Posté on 17 Mar 2011 at 10:38 par cnis-mag

Ron Miller, journaliste aussi Américain que blogueur, revient sur l’idée de « droit à l’oubli » sauce Européenne ou tel que prôné par Nathalie Kosciusko-Morizet. « et pour parler franchement, le journaliste que je suis a la frousse devant une telle notion. Imaginez qu’un Richard Nixon puisse éliminer a posteriori toute trace de son implication dans l’affaire du Watergate ». Argument qu’il oppose immédiatement aux excès d’une « mémoire internet » qui exposerait en permanence la moindre incartade d’un adolescent, les propos haineux tenus par un lecteur répondant à un article de presse, les multiples stigmatisations, petites (ou grosses) calomnies et atteintes à la vie privée, à l’intimité des personnes. Même s’il pouvait exister une procédure légale ou morale qui facilite la suppression de certains détails gênants affectant un internaute, les caches Google, les « reprises » totales ou partielles de l’information par d’autres sites ou blogs, la propagation des propos par les réseaux sociaux rendraient vain tout espoir de véritable amnésie technique. Le droit à l’oubli est souvent juste et souhaitable, mais totalement irréaliste, conclut Miller.

Impossibilité technique, nécessité de mémoire historique, comportements naïfs ou imprudents de certains internautes, impunité quasi absolue des propagateurs de calomnie, agissant sous le couvert de l’anonymat… le « droit à l’oubli » soulève une multitude de vrais problèmes et un faux débat. Une solution politique ne pourrait que justifier l’instauration de nouvelles mesures de flicage, de nouvelles « bonnes idées » de la part du législateur qui, sous prétexte de protection de la vie privée, justifierait de nouveaux dispositifs d’identification encore plus intrusifs, de procédures de censure à action immédiate (si possible sans la moindre intervention d’un juge sous prétexte de ne pas encombrer les tribunaux). Ron Miller lève un lièvre, et toute une armée de rongeurs en profite pour s’échapper.

Car aux questions de préservation de la vie privée et du droit à l’oubli, se greffe celle de l’anonymat. Une question toute aussi épineuse que pose Christopher Poole, 23 ans, créateur de 4chan, et que développent nos confrères du Monde : d’un côté l’école Zuckerberg qui milite en faveur d’une identification de chaque usager de Facebook, de l’autre la réaction opposée de Poole qui, en raison précisément de la surexposition de la vie privée qu’occasionnent les outils de l’Internet 2.0, milite en faveur d’un « droit à l’anonymat » (qui éviterait de se poser plus tard la question du droit à l’oubli).

Débat manichéen, débat biaisé. Car combien sont hypocrites les propos de Zuckerberg sur l’obligation « morale d’une identification des personnes qui entraînerait une prise de conscience sur la responsabilité des propos tenus sur le Web ». Quand on fait fortune sur une industrie qui exploite le nombrilisme et le voyeurisme, plaider en faveur d’une rectitude morale frise le paradoxe. Et combien est tout aussi intenable la position de Chris Poole, qui oublie, dans la balance, le risque d’absence de frontières morales que pourrait entraîner un anonymat complet. Le masque qui éliminerait le sur-moi, en quelques sortes « pas de transparence et d’indépendance de l’information si l’informateur peut être personnellement identifié ; il ne peut y avoir d’information ou de communication fiable sans un anonymat protecteur de la source ou du créateur » dit en substance Poole. Les propos de Poole se défendent d’autant plus que 4Chan est plus un espace de happening et de manifestations parfois humoristiques et contestataires. Et ce qui touche au monde de l’expression graphique est indissociable de la notion de « nom d’artiste ». Le pseudonyme devient une marque de fabrique, une identité à part entière, qui accompagne l’œuvre ou l’expression. Mais l’anonymat possède également un côté moins artistique, plus obscur, celui des règlements de compte, des opérations de chantage ou de diffamation. Anonymat, identification systématique, droit à l’oubli ou obligation de souvenir, il n’existe pas de réponse tranchée. Et toute tentative de solution politique ou juridique cherchant à « résoudre ce grave problème » ne pourrait être que suspecte, ou naïve, ou les deux à la fois.

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