I.A., le meilleur des mondes (prélude)

Actualités - Technologie - Posté on 18 Avr 2018 at 7:37 par cnis-mag

Tout d’abord, la méthode Coué,celle qui consiste à réciter le mantra « l’I.A. va revaloriser les travailleurs en leur épargnant les tâches les plus ingrates ».

Et la vision perspectiviste qui, à la lumière des révolutions technologiques passées, émet de sérieux doutes sur ce « meilleur des mondes » que nous réserve l’intelligence artificielle.

Et dans les deux cas, des armadas de spécialistes et de savants, chacun défendant son point de vue. Dans la catégorie optimiste, un article de MM Erik Brynjolfsson et Tom Mitchell intitulé « What can machine learning do ? Workforce implications (communication closed source), mis en exergue par les présentateurs de Yahoo Finance. L’I.A. est l’outil idéal qui libèrera les médecins des corvées de paperasse, et aidera les dermatologues à distinguer les affections cutanées cancéreuses des inflammations bénignes… vive l’I.A. qui offrira à chacun la possibilité de s’épanouir dans son travail, de se dégager des contingences matérielles et administratives abrutissantes. Fermez le ban, car comme chacun sait, le monde est constitué de dermatologues, de lecteurs de Forbes et de Yahoo Finances.

Et puis il y a les autres, les Cassandres, les pessimistes. Ceux surtout, qui se souviennent. De l’arrivée des automates programmables et de la mise sur le carreau des ouvriers spécialisés dans certains contrôles de processus très pointus, ou ceux remerciés et remplacés par un bras-manipulateur, un engin filoguidé, un robot industriel. De l’arrivée des microordinateurs et des pools de secrétariat au chômage, des employés des entreprises de sous-traitance en mini-informatique pointant à l’ANPE. De l’apparition d’Internet, de la lente érosion des commerces de proximité, de la disparition de pans entiers du secteur tertiaire, de 80% de la presse d’information « papier », de l’effondrement du Livre, de la sublimation des sociétés de services dont le cœur de métier reposait sur la civilisation papier et les échanges postaux, le tout baigné dans un jus de surveillance sauce Gafam et opérateurs télécom…

Et chaque fois les discours se ressemblent, les progressistes tentant d’égarer les futures victimes avec des problèmes qui n’existent pas. L’automate programmable risque-t-il de faire exploser une centrale pétrochimique ? L’ordinateur personnel sera-t-il un jour capable d’obéir à la voix et se révolter contre son propriétaire ? La voiture sans chauffeur devra-t-elle choisir entre écraser un groupe d’écolières sur un passage clouté ou tuer son conducteur ? Cela évite d’avoir à s’interroger sur la politique du « tout routier », sur le développement rapide des « trains » de poids-lourds pilotés par un I.A., sur les millions d’emplois supprimés, sur l’aubaine, pour les dirigeants de chaque pays, à n’avoir plus à affronter les syndicats de chauffeurs… le temps, parfois, vient à bout des situations sociales les plus inextricables.

MIT Museum

Kai-Fu Lee,pourtant un V.C. spécialiste de l’I.A., proteste avec énergie dans un article de la Revue du MIT : « Tech companies should stop pretending AI won’t destroy jobs ». L’I.A. non seulement va réduire à néant des foultitudes de métiers peu qualifiés, mais encore elle entraînera un clivage géopolitique important. Avec, comme grand gagnant, la Chine. La Chine qui possède les plus grands réservoirs de données (data lake) du monde, et par conséquent détient la matière première la plus riche qui soit en matière de développement de l’I.A. . Car c’est à partir de cette masse de données que se forge l’intelligence des machines. Les exemples de Kai-Fu Lee sont vertigineux. « Les Vélib Chinois, à raison de 50 millions de trajets facturés chaque jour, enrichissent de 30 To de données-capteurs les bases de données des loueurs. C’est 300 fois le volume d’informations généré aux USA. Cette suprématie commence nettement à se faire sentir lorsque l’on compare Weibo et Twitter, WeChat et Facebook…»

Et le capital-risqueur d’asséner le coup de grâce, en rappelant qu’en Chine, le pouvoir central, inamovible, est une garantie de stabilité politico industrielle. Les investissements prévus par le dernier plan quinquennal ou décennal ne sont pas remis en cause par un changement de régime car précisément la notion de changement de régime n’existe pas. La politique visant à encourager l’énergie solaire de la présidence Obama a été blackboulée par les promesses de retour au charbon de l’équipe Trump. Et les syndicats de routiers exigent aujourd’hui l’arrêt des recherches dans le domaine des poids-lourds autonomes. Pendant ce temps, Xi Jinping renforce sa politique de soft-power. Les I.A. américaines savent tout du jeu de Go, mais leurs maîtres n’en tirent aucune conséquence.

L’I.A. sera Chinoise, réelle et brutale, et rien ne peut l’arrêter, estime Kai-Fu Lee, avant de se pencher sur les conséquences sociales de cette évolution technique. Certains pensent que le meilleur des mondes naîtra, associant la richesse de l’esprit humain et la rapidité avec laquelle la machine acquerra expérience et savoir. Ce sera le cas pour certaines professions à haut niveau de qualification (avocats, médecins), mais c’est une illusion pour qui pratique un métier moins « intellectuel ». Peut-on espérer un jour voir les bénéfices financiers de l’I.A. venir alimenter la bourse des laissés pour compte de cette super-automatisation ? Les machines serviront-elle à acheter la paix sociale ? Non, répond l’auteur. Car aucune somme ne peut compenser la perte de dignité, le besoin d’être utile à la société qui anime chaque être. L’on pourrait ajouter d’ailleurs que l’idée d’un « revenu universel » prélevé sur les bénéfices de l’I.A. est une utopie que dément l’histoire récente. L’automatisme, la microinformatique, la généralisation d’Internet n’a fait que creuser le fossé qui sépare les plus riches des plus pauvres. La paix sociale sera lettre morte lorsque l’indice de Gini tendra de plus en plus vers 1.

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