LulzSec : argument guère épais

Actualités - Analyse - Posté on 21 juin 2011 at 11:54 par cnis-mag

LulzSec pille les fichiers de la police d’Arizona tandis que celle de Grande Bretagne procède à l’arrestation de l’un de ses membre présumés, LulzSec publie « pour le fun » 62 000, puis 750 000 identités numériques qui sont aussitôt exploitées par le ban et l’arrière ban des cyber-délinquants, LulzSec nie toute responsabilité à propos de ces exploitations (une vision très particulière de la causalité), LulzSec enterre la hache de guerre et s’occulte pour le siècle à venir un peu comme l’a fait le Collège de Pataphysique, LulzSec enfin lance un « engagez-vous, rengagez-vous dans la légion des Anonymes », après avoir fait clairement entendre que les nouvelles recrues devront attendre, le doigt sur la couture du pantalon, les ordres du Comité Directeur avant de hacker quoi que ce soit. Cette « paix des dupes », qui consiste à disparaître pour continuer un combat sous une autre identité diffuse, est-elle (comme le suggèrent quelques experts) la conséquence des menaces d’autres groupes de hack ou des forces de police ? Ou est-ce plus simplement une stratégie du mouvement destinée à réduire la surface de vulnérabilité du groupe ?

A cette question relativement secondaire s’ajoutent celles ayant trait à l’identité du groupe de pirates. Ce qui déconcerte le plus, c’est cette forme de retour au hack égotiste « pour la gloire et pour des prunes » comme semble le penser l’un des responsables de Mandiant, spécialiste forensique d’Outre Atlantique, dans les colonnes de Network World. Mais est-ce si simple ? L’association LulsSec/Anonymous n’est –elle qu’un mouvement d’individus indépendants visant une minute de gloire Warholienne ? Hors de question, bien entendu, de soupçonner des visées totalitaristes, une forme d’auto-justice expéditive ou un vecteur d’attaque à des fins plus ou moins louches : personne n’a envie de finir comme PBS. La liberté de parole chez LulzSec ou Anonymous ressemble beaucoup à ce que dénonce Hannah Arendt dans « Qu’est-ce que la liberté ? ». Tant sur le plan de la responsabilité dans la causalité des actes que dans cette forme d’intimidation auprès des médias qui n’approuvent pas les actions des crackers.

Pourtant, l’hypothèse du hack égotiste ne suffit pas à tout expliquer. Il y a, indiscutablement chez les Anonymous (un peu moins autour de LulzSec) une fascination admirative liée aux motifs parés d’intentions nobles : le combat pour la liberté d’expression de Wikileaks, la lutte contre les régimes répressifs d’Afrique du Nord ou Centrale, la protestation contre quelques lois liberticides… Une forme non pas de conscience, mais de bonne conscience politique qui consiste à lutter durant quelques heures contre le tyran d’une république bananière, puis un jour plus tard contre quelques Ministres ou partis politiques Espagnols en train de concocter une simili-Hadopi, puis peu de temps après contre une église intégriste Américaine, une entreprise commerciale Nippone taxée d’intolérance … LulzSec ou Anonymous, c’est le cyber-Che Guevara des temps modernes, une cristallisation de l’exaltation sans analyse. Car l’on ne fait aucune différence de traitement entre un état démocratique et une dictature, un organisme gouvernemental et une entreprise privée. C’est la loi du « tous pourris », une simplification populiste qui contient les gènes de ce qu’elle prétend combattre. Autrefois l’on chantait « And it’s one, two, three, what are we fighting for », aujourd’hui, la guerre du Vietnam moderne arbore le logo Sony ou l’uniforme Tunisien, Woodstock se déroule sur les IRC et les protest song se téléchargent sous forme de fichiers Loic.zip. D’ailleurs, on ne dénonce pas la guerre, bien au contraire, on clame haut et fort que l’on veut y participer. Forcément, le nombre des protestataires inquiète. Mais plus que leur nombre ou la violence de leurs attaques, c’est l’absence apparente de ligne directrice qui panique le monde informatique connecté, les CSO de banquiers, les RSSI d’administrations. Il y a là une totale incompréhension entre deux mondes qui s’affrontent : l’un souhaitant absolument accoler à ces « sauvageons du net » un mobile répondant à des schémas connus pour pouvoir imaginer une parade, l’autre voyant le monde politico-affairiste comme le fruit d’une collusion mondiale, d’une vaste conspiration oligarchique néolibérale. Tentation manichéenne d’un côté et de l’autre.

Pour l’heure, la principale force des Anon ou du défunt Lulz, c’est l’absence de coordination de l’industrie, des administrations, des gouvernements, des Etats face à un plan d’attaque concerté. Des attaques qui ont fait comprendre à la profession que personne, plus personne n’était à l’abri. Ni la police, ni les prêcheurs intégristes, ni les multinationales : prenez garde, v’la la jeune garde, vous les bourgeois, les sabreurs, les curés. Or, lorsqu’une société ou un organisme est agressé, il sécrète très rapidement un anticorps lui permettant de se défendre. Le premier anticorps des Etats, c’est son arsenal législatif et la mise en œuvre de ripostes ponctuelles ne visant non pas la multitude, l’entité, mais des individus soupçonnés d’appartenir à cette multitude. Une forme de « bataille d’Alger » à la sauce cyber. Certes, comme le dit si bien Topiary de LulzSec, “ Worrying is for fools!”. Lui-même ne risque rien, ou presque, caché dans et par la multitude. Mais petit à petit l’alibi de la lutte contre les Lulz et les Anon fait se multiplier les textes de loi qui tentent de régenter le cyberespace, avec pour première victime non pas les Anon eux-mêmes, mais chaque usager d’Internet. Les anticorps politiques s’avèrent de plus en plus toxiques pour le tissus humain qui n’appartient ni aux rouages des Etats, ni à ceux des logiques commerciales. Et çà, les Anon ne peuvent l’avoir remarqué. Peuvent-ils reconnaître la causalité de leurs actes et modifier leurs actions en conséquence ? Ou persisteront-ils dans leur voie du hack, ce qui ferait d’eux les acteurs objectifs de cette aliénation du Web ?

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