Soleil : un nouveau « bug de l’an 2000 » ?

Actualités - Sensibilisation - Posté on 29 Juin 2010 at 12:04 par cnis-mag

Les millénaristes et amateurs de titres tapageurs le disent et le répètent depuis bientôt 5 ans : 2011 sera une année qui fera date dans la magnitude des éruptions solaires. Cette brutale activité devrait, selon certains, transformer l’humain en proche cousin de la brochette merguez-chipolata, pour d’autres s’avérer aussi destructeur qu’une cyberguerre Estonienne à l’échelon mondial. Car, expliquent-ils, les bombardements ionisants venus de l’espace pourraient affecter nos processeurs, nos lignes de transmission, voir même le bronzage de nos disques durs.

A l’origine de cette panique médiatique, un rapport publié par la très sérieuse National Academies Press (NAP) intitulé « Severe Space Weather Events—Understanding Societal and Economic Impacts Workshop Report » (téléchargement gratuit après inscription). Un ouvrage de près de 150 pages, aussi captivant qu’un roman de Ponson du Terrail… du moins pour les passionnés des conditions de propagation ionosphérique.

Si ce rapport mentionne quelques cas d’effondrement Scada lors de précédents records d’activité solaire (alimentation électrique notamment), il précise que les accidents constatés, notamment sur les centrales d’Hydro-Québec, étaient en notable surcharge au moment de l’orage solaire ayant perturbé les transformateurs du fournisseur d’énergie. N’importe quel autre facteur déclencheur aurait pu provoquer ce sur-accident : virus, erreur humaine, rongeur amateur d’armoires électriques… Depuis, les opérateurs ont pris les mesures qui s’imposent nous assure-t-on. Jusqu’à la prochaine panne. Car quoi de mieux pour un opérateur d’invoquer la fatalité des astres pour mieux cacher la vétusté ou l’inadaptation d’une installation ? Les cas d’accidents réseau ou d’erreur de calcul provoqués par des vents solaires sont plus rares, les ordinateurs étant de mieux en mieux protégés contre les accidents électromagnétiques. Conficker demeure bien plus menaçant pour un S.I. qu’une variation de l’ionosphère.

Ce qui, en revanche, pourrait effectivement affecter notre vie quotidienne, c’est la perte momentanée ou permanente de systèmes techniques embarqués dans des satellites. Lesquels, bien « qu’étudiés pour », sont plus exposés que les équipements électroniques terrestres. Là haut, pas de parapluie anti-vent solaire assuré par le magnétisme de la planète, pas de possibilité d’aller protéger les véhicules en les « garant » dans un parking antiradiations. Les missions ISS seront un peu plus « chaudes » pour les spationautes en mal de sortie extravéhiculaire, et les numérofracturés de la couverture ADSL et les oubliés de la TNT pourraient bien voir leurs liaisons Eutelsat et Astra victimes de quelques « coupures de l’image et du son indépendantes de notre volonté ».

Si tout çà se passe entre les points de Lagrange et les orbites basses des satellites espions, pourquoi s’inquiéter alors ? Parce que, explique ledit rapport, la modernité de notre époque nous a rendu totalement dépendant de l’espace. L’homo-automobilis ne peut plus sortir sans son GPS, tout comme le pilote de long courrier faisant la route Le Cap-Paris avec son charter de joueurs de ballon. Le bon vieux téléphone et Internet ne seraient que l’ombre d’eux-mêmes sans les satellites. Avec des réseaux de communication et de contrôle de processus diminués, ce sont à leur tour toutes les infrastructures stratégiques qui en subissent les conséquences : transports, énergie, banques-assurances, services d’urgence, services gouvernementaux…

Vision pessimiste reposant sur un scénario de l’extrême. Le rapport de la NAP inventorie les « points probables de fragilité » en entourant ses avis de conditionnels prudents et d’exemples exceptionnels remontant parfois à plusieurs décennies. Quelle différence entre ces écrits de scientifiques qui disent « il pourrait arriver… » et ces journaux qui affirment « il arrivera » !

L’activité solaire est liée à un cycle de 11 ans, que l’on appelle le cycle de Wolf. L’année 2010 est située au milieu du 24ème, les mesures et descriptions de la vie solaire remontant à moins de 250 ans. Durant les 11 années de ce cycle, les éruptions solaires, les facules, passent du calme plat à une période « d’activité maximale ». Or, cela fait déjà un bon bout de temps que le soleil devrait avoir entamé cette phase éruptive intense… et il ne se passe rien. Pas la moindre petite aurore boréale au large de Lille, pas le plus petit sursaut anormal dans l’ionisation de la troposphère. La chromosphère est vierge de toute tâche, désespérément vierge. Les spécialistes radio des ondes courtes, qui comptent énormément sur ces sursauts pour réaliser des liaisons ou des écoutes sur de très longues distances, sont effondrés devant le mutisme de notre étoile. Et ce qui n’est pas très rassurant pour la science, c’est que généralement, lorsqu’un cycle est anormalement calme, celui qui lui succède est presque systématiquement pauvre en activité. Le soleil se réveille lentement, son inertie s’étale à l’encan des siècles. S’il y a donc un « sursaut d’activité » solaire dans le courant de l’année 2011, il risque hélas d’être très sporadique et d’une intensité moyenne décevante (ce qui n’exclut pas quelques belles tempêtes). La terre ne basculera pas sur son axe, les pôles resteront aux pôles, et l’on devra continuer d’acheter du charbon de bois pour faire griller les brochettes merguez-chipolatas. Les Nostradamus du calendrier Maya (peuple dont les gastronomes inventèrent les pyramide à steaks) en seront pour leurs frais. Tout au plus, comme le sont de tradition les cycles pairs (et pour des raisons encore inexpliquées) les vents solaires auront tendance à frapper un peu plus l’hémisphère nord de notre planète, là où est concentrée une grande partie de l’activité informatique terrestre. Et c’est tant mieux, parce qu’après 20 ans de calme plat, les spécialistes du wireless et des radios à définition logicielle aimeraient avoir quelque chose à se mettre sous le clavier.

Généreux ou non, le vent solaire du cycle 24 nous apportera de toute manière son lot de charlatans et de vendeurs de solutions miracles. Verra-t-on fleurir de nouvelles publicités pour des câbles Ethernet « Cat 6 écrantés » garantis anti-neutrons ? Des boîtiers pour serveurs aux normes Mil-std 3.14159 EMP-clean ? Des spécialistes de la « peinture anti-rayonnement » ? De la crème de jour Clarins contre les éruptions solaires ? Ou bien encore des chapeaux à aimants intégrés capables de dévier les radiations mortelles de Phébus (lire à ce sujet un excellent papier de la « Bib » ). Les spécialistes du backup « solar-resistant » viendront nous vendre des systèmes de PRA garantis tous-temps, et les gourous du firewall et de l’antivirus auront su, c’est certain, modéliser la signature du « bit aléatoire » ajouté sans vergogne par la chromosphère en furie.

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